Transports de l’image

Clara Schulmann

La vision des films de Clément Cogitore permet de se débarrasser définitivement de certaines classifications, qui accompagnent encore les discours prenant en charge le domaine de l’image en mouvement. Ses films balaient en effet avec tranquillité la question des distinctions entre fiction et documentaire, entre cinéma et télévision, entre pellicule et vidéo…

Nous est ainsi offert le plaisir de plonger de plain-pied dans les voies alternatives que creusent ces films, libérés des cadres préétablis. Les motifs, atmosphères et obsessions qui hantent, déjà, le travail de Clément Cogitore lui sont résolument singuliers, et naissent sans doute de cet affranchissement disciplinaire. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la représentation – symbolique ou pas – de la frontière revient avec régularité dans ses films : des frontières à traverser, à fuir, desquelles regarder le monde, pointer son fusil… Dans des films à venir, ce motif s’impose encore : suivre des migrants vers Calais ou des soldats en Afghanistan – encore des lignes de front.

Le cinéma est un moyen de traverse, il sert sans difficulté les enjeux (politiques autant que plastiques) de la clandestinité : il a tout à voir avec l’obscurité, les ombres, auxquelles s’ajoute un soupçon de magie. Travel(ing) transforme une autoroute en salle de projection : en pleine nuit, l’arrière d’un camion se fait écran, accueille les images d’une autre route, projetées depuis le camion qui le suit. Le geste tient à la fois de la prestidigitation et de la précision mécanique. La poésie de la proposition est extrêmement jouissive.

Dans Ex voto aussi le dispositif se donne à lire : une photographie – une Vierge de pacotille exposée en vitrine – reproduite entre deux plaques de verre est illuminée par six néons qui, derrière l’image, sont soumis à l’aléatoire, au battement. Quelque chose ne fonctionne pas idéalement dans cette scène de cinéma primitif où les images, leurs usages, leur exposition font dériver le sens plus qu’ils ne l’enferment. Dans la tension induite par une mécanique volontairement défaillante se donne à lire un cinéma en alerte, qui dérange notre repos critique. Burning Cities est un hommage aux « pratiques incendiaires » – émeutes, fêtes populaires, célébrations ou offensives.

De l’obscurité nocturne naissent les images : le cinéma célèbre la nuit. Spectateur, Clément Cogitore cite la série américaine The Wire et les films d’Apichatpong Weerasethakul. Les grands écarts comptent autant que les identités : ces deux références confient au cinéma la construction d’une scène entière, complexe, dont le côté obscur ne serait pas tu, mais au contraire, déplié et offert aux regards. L’artiste a alors raison d’imaginer un monde dans lequel on apprendrait aux enfants, à l’école, autant à lire et à écrire, qu’à monter les images entre elles. Un nouvel alphabet.

Clara Schulmann
Critique d'art et programmatrice