Rumeurs

Léa Bismuth

Galerie White Project / Septembre 2014 

« Ô, être mort un jour, et les connaître infiniment, toutes les étoiles : car comment, comment les oublier ?»
Rainer Maria Rilke

Elégies est le film d’une nuit dans laquelle les présences anonymes sont en proie à leur solitude ; car elles ont beau danser en rythme, côte à côte, elles ne se touchent pas, pas même ne se regardent. Les sifflements retentissent, les éclairs stroboscopiques nappent la marée humaine, les basses se font de plus en plus sourdes, et seuls les écrans des téléphones portables, faibles astres, renvoient l’image vague de ce qui se passe sur une scène que nous ne verrons pas. Clément Cogitore finira par filmer l’artifice du décor, détournant le regard vers la machinerie, comme par pudeur peut-être, de peur d’être trop élégiaque. Mais, l’élégie est là, battante comme le cœur de Rilke sur le sentier de Duino, écrivant sa lamentation devant un monde au devenir de ruine, endeuillé de toutes les existences qu’il a abritées, un monde du silence succédant à la musique, de l’abandon succédant à l’amour. Rilke donne la parole à la « rumeur des jeunes morts » qui peuplent les églises de Rome ou de Naples, aux êtres en suspens, parvenant à faire entendre leur voix, pour peu qu’on les écoute. Ces rumeurs — qu’elles soient d’ancestrales croyances ou de parasitaires fictions numériques — viennent du fond des âges, grésillent comme les voix résonnant dans une mauvaise radio, fourmillent de toutes parts. Jamais elles n’ont été aussi assourdissantes, à la narration confuse et fragmentée, et nous n’en sortirons pas.

Cogitore décide donc d’en faire sa matière première, avec un engagement pictural. Ainsi, par la photographie, il revisite la peinture classique, comme la Déposition du corps du Christ. Il choisit ce moment précis de bascule : juste après la Crucifixion et l’acte irréparable, juste avant la Pietà et la déploration. Un corps est déposé, rendu au monde des vivants, avant que d’être mis au tombeau. C’est l’instant précis où les larmes montent, mais personne ne pleure encore. L’effusion et l’expression de la douleur infinie de Marie viendront plus tard. Attendons un instant, baignés dans une lumière d’or, au cœur de la forêt. La photographie intitulée L’Atelier est, elle aussi, énigmatique, donnant à voir quelques outils de prise de vue, non loin d’une grotte, sorte de trou de brouillard au milieu d’une nature originaire qui devrait être le sujet de l’image. Tout est en place pour que le miracle se produise, par-delà la brume s’épaississant. Le gouffre est le lieu d’une possible apparition, possible miracle ou résurrection ; mais ici encore, c’est le hors-champ qui règne en maître.

Les écrans de contrôle peuplant nos vies ont bien remplacé les vieilles légendes et les anciennes visitations. De leurs lumières bleutées, ils diffusent leur savoir face à nos visages avides et l’on en vient à se demander s’ils ne sont pas devenus de nouveaux autels. Cogitore cherche en permanence la scène sur laquelle pourraient avoir lieu les sacrifices et les rituels d’aujourd’hui, et il fait le pari que notre monde abrite encore un feu et des fresques invisibles. Parions avec lui.

Léa Bismuth
Critique d’art et commissaire d’exposition (en Septembre 2014, Blanche ou l’Oubli/Galerie Alberta Pane et L’Aire des Aurores/Claire Chesnier/Art Collector).