Rondes de nuit

Anaël Pigeat

De Clément Cogitore, on connaissait des vidéos oscillant entre le champ de l’art contemporain (lauréat du salon de Montrouge en 2011) et celui du cinéma (sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes la même année ). On connaît moins, en revanche, ses photographies et ses installations, deux domaines que sa première exposition personnelle à la galerie White Project lui a donné l’occasion d’approfondir. Ses films étaient imprégnés de peinture ; les œuvres qu’il présente ici le sont encore davantage, car à la Villa Médicis où il est pensionnaire cette année, il passe des journées entières à regarder les tableaux des églises de Rome, d’Assise ou de Padoue. Mais une extrême contemporanéité habite aussi ses œuvres récentes. Rondes de nuit comme Rembrandt, mais aussi comme des rondes de police le soir dans les cités. Dans le monde d’aujourd’hui, la mise en scène du pouvoir est-elle en train de prendre le dessus sur celle de la contestation ?

Parmi les nouvelles œuvres de Clément Cogitore, certaines photographies, très mises en scènes, relèvent presque plus de l’univers du théâtre que de celui du cinéma. Au centre d’un triptyque photographique à la surface particulièrement brillante, se dresse un homme à cheval. On songe à une armure, mais on devine progressivement la tenue d’un CRS anti-émeutes; l’oeuvre s’intitule «Le chevalier noir ». S’agit-il d’un reflet lointain de la Bataille de San Romano, ou bien d’un extrait de catalogue d’uniformes pour les forces de l’ordre ? Comme dans un écho, une performance avait été organisée à la Villa Médicis : un véritable cavalier se promenait dans les jardins en tenant à la main un fumigène rouge, message de détresse en total décalage avec le décor alentour. D’un côté, un autre panneau montre un déjeuner sur l’herbe éclairé par un feu de bois entre bandits de grand chemin. Pourtant ce ne sont pas des personnages du 18ème siècle, mais des Anonymous d’aujourd’hui, activistes portant des masques blancs inspirés du film V pour Vendetta et faisant référence à la figure de Guy Fawkes, conspirateur anglais du XVII°. . De l’autre côté, une jeune fille, plongée dans l’obscurité d’une chambre, et dont le visage n’est éclairé que par l’écran d’un téléphone portable, évoque la Vierge de l’annonciation. Une ombre derrière un rideau rouge pourrait être l’ange descendant dans les drapés (baroques) du lit défait. Entre action, réaction et transmission : est-on dans la Bible ou dans une révolution ?

Au centre, comme pris sous les stroboscopes, Julian Assange est filmé dans une boîte de nuit de Reykjavík en train de danser – image de la solitude et peut-être aussi de la liberté. Il s’agit d’un ready-made vidéo issu d’Internet. Les images tournent dans une boucle parfaite, comme une danse chamanique.

Il est presque toujours question de sacré dans les œuvres de Clément Cogitore, comme en témoigne Ex-voto, une photographie montée sur un caisson lumineux dont les néons vacillent. On y voit des figurines religieuses issues d’une vitrine napolitaine, supports de croyances et de superstitions. Ces objets évoquent aussi la raideur, progressivement mise en mouvements, du premier cinéma. La tonalité de la peinture classique religieuse se poursuit dans un diptyque, cinématographique et pictural à la fois, de photographies à la chambre : une tête vue de derrière, on ne devine que quelques mèches de cheveux, et un pied nu, pris de côté, fragment d’un corps en train de s’éloigner. De la scène d’annonciation du triptyque à Noli me tangere, le profane se mêle au sacré, le mobile à l’immobile, et le visible à l’invisible. Clément Cogitore compare cette chorégraphie à la mise en mouvement permise par le style baroque. Puis, une photographie, dont on se demande presque si ce n’est pas un tableau, clôt le parcours. C’est une fenêtre qui semble murée, extrait d’une peinture de Piero della Francesca, plaque de béton, support de projection de nos fantasmes, ou simplement écran de cinéma ?

Enfin, une vidéo montre des loups enfermés dans un no-man’s-land, sur une musique de Monteverdi. Terrain de jeux d’enfants ou paysage fantastique ? Un indice éclaire finalement la nature de cet espace. Memento Mori est l’épilogue de l’exposition.

Anaël Pigeat
Critique d'art et rédactrice en chef d'ArtPress