FRAPPES CHIRURGICALES

Claire Moulène

« L’art de la guerre dit beaucoup de choses de notre monde contemporain ». Cette hypothèse, Clément Cogitore la vérifie au moins à deux endroits en cette rentrée 2015.

Dans son premier long métrage d’abord, Ni le ciel ni la terre, actuellement en salles après avoir été sélectionné par la semaine de la critique à Cannes, qui fait coïncider par glissement progressif une conception occidentale de la guerre – nous sommes ici en compagnie d’une garnison française à la frontière de l’Afghanistan – vers un système de croyances porté par « l’ennemi » qui sème le trouble dans les esprits les plus cartésiens, des héros comme des spectateurs.

Mais aussi dans l’exposition DIGITAL DESERT qu’il présente actuellement à la galerie White Project à Paris. Comme le peintre Jean Fautrier en son temps, qui suscita, au sortir de la Seconde Guerre Mondiale et à parts égales admiration et scandale, avec la série « Otages » (46 masques hideux et informes inspirés par des photographies de fusillés), Clément Cogitore donne à voir une représentation plutôt qu’une image du conflit moderne et de ses victimes collatérales.

Un peu comme face aux toiles de Fautrier à l’époque, on pense d’abord, devant les quatre diptyques photographiques présentés à la galerie, aux images aériennes de charniers qui ont abondé ces dernières années notre imaginaire collectif. Mais le doute s’installe progressivement : en guise de dépouilles ce sont là des uniformes militaires qui jonchent le sol.

Réalisée dans le désert marocain, cette série, « la première sans figure humaine » précise Cogitore, met en scène une nouvelle technique de camouflage appelée « digital desert » qui permet d’échapper non plus à l’ennemi de tranchées mais à l’œil invisible des drone. Comment disparaître c’est la grande affaire de Clément Cogitore, qui déjà dans son film mettait en scène la disparition mystérieuse de quatre soldats français.

Une loi de 1992 prévoit que la diffusion des images satellites ne peut excéder 50 cm / pixel afin de prévenir tout risque de poursuites de violation de la vie privée. Or, si cette résolution rend les « frappes chirurgicales » des drones très difficiles à détecter, à l’inverse, leurs cibles, si elles se tiennent en dessous de seuil de représentabilité ne peuvent à leur tour faire l’objet de repérage. C’est, entre autres, ce que décrypte le philosophe Grégoire Chamayou dans son dernier livre « La théorie du drone » entendue comme un instrument de violence sans réciprocité. De son côté, avec ses images, l’artiste Clément Cogitore montre ce qui se joue dans le passage de la fameuse trame « jungle » des uniformes militaires bruns et kaki du XXème siècle à ce motif pixélisé du XXIème siècle qui brouille la lecture des capteurs les plus sophistiqués. Dans ce combat de David contre Goliath, on ne peut s’empêcher de penser au « Razzle Dazzle », cette méthode de camouflage très prisée par les navires de guerre pendant la Première Guerre mondiale. Soit un wallpainting optique qui empêchait l’adversaire d’estimer avec précision la position et le cap du navire à torpiller. Devenue obsolète avec l’apparition du radar, cette combine inspirée par un artiste et réserviste de la Royal Navy témoigne de l’inventivité formelle qui préside à l’art de la guerre.

Mais si, à l’époque, l’armée française notamment, fit appel aux artistes d’avant-garde, les cubistes en particulier, réquisitionnés pour leur savoir-faire technique en matière de déformation de la réalité, aujourd’hui c’est à l’ingénierie américaine que l’on doit le « digital desert » qui finit par habiller, comble de l’ironie, « les soldats de Daech ou de l’armée russe » précise Cogitore. Ici donc, ce qui intéresse l’artiste, c’est tout à la fois le sujet, celui d’un rapport de force qui se place désormais sur le terrain de l’innovation technologique, autant que le nouveau paysage esthétique qu’il inaugure. Dans Ni le Ciel ni la terre, Clément Cogitore utilise abondamment la vidéo-surveillance, la caméra thermique et la vision nocturne.

Ici encore, dans cette exposition à la galerie White Project, le langage plastique vient consolider la portée politique des images. « Je suis un hyper croyant » s’amuse Cogitore qui a fait de la superposition des récits, factuels ou rumorals, et de la combinaison des régimes d’écriture, plastique et politique, sa marque de fabrique. « Une grande partie de mon travail porte là dessus, sur la façon dont le récit pallie le réel, sur son absolue nécessité ».

Claire Moulène
Claire Moulène est critique d'art pour Les Inrockuptibles et Art Forum